22/04/2012

Tout avait mal commencé...

 

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Hier, tout avait mal commencé.

J’avais décidé de me rendre au stade un peu plus tôt que d’habitude. Rien que pour avoir l’indicible plaisir de humer l’atmosphère si particulière d’avant sacre. Rien que pour avoir le bonheur de serrer quelques louches amies, et palabrer futilement avec elles (si tant est qu’il soit aisé de discuter avec une paluche…) d’échanger sans pression aucune, mais quand même une bière à la main, sur les vertus extrêmement curatives de la gloire certaine qui incombe à tous bons champions.

J’étais donc sur l’autoroute de la félicité, celle la même qui me fait pester d’habitude quand elle m’enserre en ses horribles bouchons. J’étais donc sur elle, et en elle comme tout bon godelureau quand il sait qu’au bout de son bel effort il trouvera sa satisfaction… J’arrivai donc (encore !) presqu’à mon but, et déjà Lesdiguières se profilait à mon horizon, quand mon esprit reprenant un peu sa raison visualisa catastrophé mon beau ticket, mon sésame sacré, ma douce place imprimée que je venais lamentablement d’oublier sur la table maudite de mon funeste salon.

Je ne vous dis pas ma crise intérieure. Je ne vous raconte pas les coups assénés à mes beaux instruments de bord : passage à tabac de mon volant directionnel, pare-brise feuilleté KO plié, étranglement scélérat à mon pourtant fidèle levier de célérité, coup de tronche pathétique à ma figure déconfite se reflétant dans mon désormais défunt rétroviseur. La suite est trop horrible je vous la raconterais peut-être tout à l’heure…

Je restai là. Coi. Abattu. Encore roulant mais pourtant immobile, comme trucidé, voire crucifié ! Je ne sais même plus d’où me vint l’instinct de survie qui me fit faire demi-tour. Je ne connais pas la durée de mon voyage aller-retour. Je sais simplement que c’est une étrange transmutation qui me fit apparaître miraculeusement, juste avant le coup d’envoi, au sommet de l’escalier D  de la tribune Liénard où m’attendait tel le messie de la Bièvre, les bras écartés, la bise offerte, ce très cher et respectable ami, Philippe Pollard.

Pollard ! Ça te dit quelque chose, c’est le précieux géniteur de l’engeance pouponne qui apparaissait pour la première fois de la saison sur la feuille de matche hier soir. Je ne vous raconte pas la fébrilité du gazier, l’émouvant frissonnement parkinsonien de ses mains incontrôlables, les vers devaient d’ailleurs lui attaquer le fondement, il ne tenait pas en place et gigotait à tout instant  comme font les enfants quand ils sont envahis, par les larves obsédantes de pleine lunaison. Et ce n’est toute la cohorte venant des terres réfrigérées qui auraient pu réchauffer mon gazier, il était livide, le foie en marmelade.

Le matche, je ne vous le narrerai pas. Les hommes en rouge et bleu sont désormais sur un nuage. Ils sont sur les nuées, mais avec tout leur ciel dégagé. Ils peuvent tout faire, tout tenter, il y aura toujours un bras, une main, un pied pour conclure en beauté ou rattraper une éventuelle cacade. Je ne m’arrêterai qu’à cette fameuse 55 ème minute, quand le « petit » Alex, le fils de l’autre, mon voisin de travée, mon Pollard d’amitié, fit son entrée remonté sur la verte et tendre pelouse de notre cher Lesdiguières. A cet instant, les tremblements s’arrêtèrent, Les lombrics  entériques cessèrent leurs offices, l’impayable pater était en arrêt, son fils allait toucher le bouclier. Il était là, immobile. Il restait là sans bouger un cil. Il demeurait là, sans un mot sans un cri, alors que derrière lui toute la Bièvre hurler pour lui. C’est à ce moment là que je l’ai aperçu, la drôle de petite larme qui lui dégringolait la joue.

 

Tu sais quoi ? Le bouclier je ne l’ai même pas vu !

De bêtes amis, des compagnons imbéciles m’avaient benoitement invité à dîner. Au coup de sifflet final, je me suis enfui. Je n’ai donc pas goûté à la liesse. Pas entendu les cœurs accrochés, les corps en accord et les voix entichées. Pas vu non plus aux étoiles les artifices, même pas deviné le champagne éclaboussé.

J’ai rejoint ma vieille bagnole, réanimé mon levier asphyxié. J’ai ressuscité mon rétro, pansé toutes les plaies de mon pare-brise. Alors que je m’éloignais, la clameur victorieuse vers son ciel résonnait, et moi je repensais à cette larme, à tout ce que j’avais vu dans cette perle lacrymal. J’ai trouvé dans le reflet de cette ondée affective toute la gloire de tous les pères. J’ai découvert dans le reflet de cette source innocente toute la fierté et tout l’attachement qui ancrent les hommes au terroir des générations. J’y ai vu aussi toute l’inclination que j’ai pour ce jeu, tout ce qui m’y attache. Tout ce qui fait que l’on aime les couleurs d’un seul horizon…

Je ne sais pas si Alex sera un roi en rouge et bleu, je ne sais pas plus s’il sera un jour un prince de Lesdiguières. Seul l’avenir nous le dira. Il à l’avenir et c’est déjà beaucoup, il a l’avenir et c’est déjà tout !

 

J’arrivais enfin à la table obligée des libations amicales. Je racontais à l’envie toute ma joie ovale. Tout en m’asseyant auprès de ma moitié éprise, je claironnais à la compagnie le score fleuve de la soirée finale. Le sourire coquin de ma douce complice saisit à pleines dents le lobe conquis de mon oreille érogène, et me susurra tendrement la question qui depuis toujours me tue :

« Et  combien d’essais ? »

 

Aujourd’hui je suis « mort »…Mais j’ai quand même voté ! Des fois que je ressuscite…

 

 

                                                        

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